Khetemet
Épilogue

Khetemet II
Introduction
Chapitre 1
Énigme 1
Chapitre 2
Énigme 2
Chapitre 3
Énigme 3
Chapitre 4
Énigme 4
Énigme 5
Énigme 6
Énigme 7
Énigme 8
Énigme 9
Énigme 10
Énigme 11
Énigme 12
Énigme 13

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Éditeur : Histophile

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Khetemet II : chapitre 1

 

Allongé sur le dos, je me réveille doucement, accompagné d’un léger bruissement, témoin du vent qui anime les branches des arbres. J’ouvre les yeux lentement, sans comprendre ce qui m’arrive. Mes souvenirs sont estompés, cachés derrière un voile brumeux. La lumière blafarde de la lune éclaire l’intérieur de la pièce. Les ombres mouvantes des arbres se projettent à l’intérieur de la chambre comme des fantômes, avançant et reculant sur les murs de pierre.

Sans âge, la pièce dans laquelle je me trouve est sobre et peu meublée. Des murs en pierre apparente et du bois semblent être les seuls matériaux qui décorent cette ambiance intemporelle.

« Nemo ! »

Au moins, je n’ai pas tout perdu : je me rappelle de mon prénom. Mes parents étaient passionnés par les écrits de Jules Vernes. Était-ce la seule raison de ce choix ? Trou noir… je l’ignore. De mes parents, je n’ai plus que quelques images en tête. De mon passé, je n’ai pour l’instant que quelques flashs, des points de repère qui ne me permettent cependant pas d’y retrouver mon histoire.

Rappel à la réalité, un animal traverse la forêt au dehors. Des branches craquent. Mes yeux s’habituent à l’ambiance nocturne. La lumière sélène apporte une source suffisante pour me permettre d’appréhender mon environnement. Un grand lit aux montants de bois, une table de chevets sur laquelle plusieurs objets sont posés, une chaise sur laquelle des habits sont posés, la fenêtre sans vitre qui laisse la lumière et le vent pénétrer dans la pièce, la douce chaleur d’été… je reprends conscience. Je suis venu ici… comment ? Pourquoi ? Seul ? A ces questions, je n’ai aucune réponse.

Mais une chose est certaine : je suis en pleine forme ! Avec calme, je m’assieds sur le rebord du lit. Un carnet usé, à la couverture brune, un crayon, une lampe de poche, plusieurs piles et un coffret noir sont posés sur le chevet. Aucune lumière ne semble présente. Pas de lampe de chevet, pas de plafonnier, pas de prise électrique non plus. Tel un refuge de haute montagne, cette chambre permet le repos sans artifice technique.

J’ouvre le carnet de voyage. La première page présente de jolis dessins géométriques et l’inscription : « Pour Nemo. Pour moi. »

Je regarde l’écriture. C’est la mienne. Je prends le crayon et écris juste en-dessous : « Merci ». C’est bien le même style, avec les majuscules envahissantes, les caractères penchés, dynamiques voire fuyants comme la trace d’une étoile filante.

Je tourne la page pour y retrouver un plan que je regarde avec attention pendant plusieurs minutes. Des annotations, des symboles et quelques ratures ornent ce plan. Il pourrait représenter un bâtiment, mais il manque bien des choses. Les murs sont absents. Les pièces ne ressemblent pas à une habitation. Non, ce n’est pas une architecture classique.

Je passe à la page suivante :

« Cher Nemo… cher moi.

En lisant ces lignes, tu dois comprendre que l’expérience dans laquelle je me suis lancé a fonctionné. En fait, il ne s’agit pas d’une expérience, mais de la Réalisation tant attendue, un voyage sans retour. J’ai effectué la première partie et je dois désormais terminer ce voyage hors du temps. Cette lettre t’est destinée. Elle m’est destinée. Car cette première étape nécessaire a également brouillé certaines données essentielles de l’espace-temps. Si tu te trouves en partie amnésique pendant quelques temps, sois sans crainte, ce n’est qu’un passage.

Tu dois maintenant partir dans ce voyage que bien des hommes ont cherché mais aucun n’a trouvé avant toi. Heureusement d’ailleurs car il ouvre des perspectives qui pourraient détruire le mince équilibre du monde. La première étape consistait à une découverte hors du corps du chemin à suivre. A toi maintenant de le faire réellement. Je ne peux t’en dire plus, d’autant qu’en écrivant ces quelques lignes, je n’en suis encore qu’au début de cette aventure.

Prends garde à suivre le cheminement de ce carnet. Brûler des étapes ne peut que provoquer des problèmes. Pour progresser sur la voie, j’ai placé plusieurs repères sous forme d’énigmes. En retrouvant ta mémoire, tu retrouveras également les jalons qui m’auront servi à découvrir et baliser le trajet à suivre.

Je ne sais pas quand tu prendras connaissance de ce carnet. Je ne sais pas quand tu entreprendras la Grande Réalisation. Par contre, je sais où tu te trouves. Cela te permettra de retrouver certains pans de ta mémoire. Dans la montagne de la Frau, au cœur de l’Ariège, tu es actuellement dans une petite cabane située à quelques dizaines de mètres de la grotte de la Caunha1. Cette appellation n’est guère originale car ce nom signifie « grotte » en occitan. Mais ce n’est pas le plus important. C’est l’entrée, le point de départ de ton aventure.

Sur les treize étapes de ton parcours, six ont été explorées. C’est le septième qui m’a conduit à revenir en arrière pour entreprendre le véritable voyage. Prends les quelques affaires que j’ai laissées et lance toi.

A très bientôt. »


Étrange introduction… mais qui me permet de retrouver quelques bribes de mémoire. Tel un puzzle dont les pièces seraient dispersées sur la surface d’une eau mouvementée, quelques éléments s’imbriquent, puis disparaissent. C’est encore trop tôt.

Puisque j’avais prévu que cela se passerait ainsi, faisons confiance à ce que j’ai mis en place. Je rassemble mes affaires. Le petit coffret noir m’intrigue mais je sens que ce n’est pas le moment de l’ouvrir. Avec les autres objets, il disparait dans une poche de ma veste. C’est une longue veste en coton huilé, digne des aventuriers australiens ou des cow-boys texans. Je fais le tour de la pièce. Il n’y a donc effectivement pas de prise électrique. C’est certainement la raison pour laquelle je n’ai pas d’autre appareil électrique que la lampe de poche… et quelques piles de rechange.

Dans l’immédiat, la lumière de la lune suffit. Je sors de la pièce pour découvrir un petit salon, salle à manger et cuisine. Table et chaises en bois, fourneau à bois et un meuble : plus aurait été superflu. J’ouvre le meuble pour prendre une tasse en céramique. De facture artisanale, elle ne fait pas partie des artefacts industriels. Une cruche pleine d’eau est posée sur la table. J’en verse dans la tasse. L’eau fraîche est une source d’énergie. Je m’en imprègne avec le plus grand plaisir. Il me vient à l’esprit que j’ai préparé beaucoup de choses pour ce voyage… mais rien comme vivre. Mais mon instinct m’indique que tout viendra en temps et en heure, à moins que le voyage ne soit pas si long que je le crois.

J’ouvre la porte en bois. Lourde, elle s’articule autour de gros gonds en métal. La lune éclaire le paysage. Je vois presque comme en plein jour. La lampe de poche n’est pas utile. Sur la gauche, la vallée, sur la droite, un mur calcaire se dresse derrière la végétation de montagne. Un trou sombre en forme de quadrilatère se distingue au bas des rochers.

Soudainement, je prends conscience qu’il manque quelque chose dans cette ambiance nocturne. Il n’y a que la lueur de la lune et des étoiles. Aucune lumière orangée ne vient perturber l’éclairage naturel des astres de la nuit. Serais-je si éloigné de la civilisation ? Aucune pollution lumineuse ne vient dégrader le firmament. Je me rappelle être venu ici. Je pouvais voir le dégradé du bleu vers l’orangé des lumières artificielles. Je pouvais également voir le village de Montségur. Scrutant l’horizon, je cherche la citadelle aux nombreuses légendes. Elle semble bien orner le sommet du pog, tel un vaisseau posé sur la roche. Le temps et l’espace se replient dans le voyage que j’entreprends. Je connais l’endroit, mais pas l’instant. Suis-je dans le passé ou le futur ? Mais quel était mon point de départ ? Je me rappelle seulement avoir connu le passage au troisième millénaire, vaste hallucination collective basée sur un calendrier arbitraire…

Peu importe en vérité. Je me dirige vers l’ouverture sombre de la grotte. Je me rappelle l’avoir explorée. Une vaste salle sert d’entrée, mais c’est au fond qu’il me faut passer, par un étroit boyau qui donne accès à d’autres salles…

Je me tourne à nouveau vers cet étrange paysage où la nature a encore – a repris ? – ses droits sur la civilisation et ses extensions nocturnes. Puis je décide de commencer ce voyage. Quelques pas à l’intérieur de la grotte me font rapidement allumer ma lampe de poche. Ici, il n’est pas question de lumière ambiante. Notre satellite argenté ne fait qu’effleurer la roche qui borde l’entrée.

La température reste douce. Devenue encombrante pour me frayer un passage dans le boyau souterrain, je décide de rouler ma veste. Je la pousse devant moi pour m’engager dans ce voyage au centre de la Terre. Quelques dizaines de mètres plus loin, le boyau s’agrandit et je peux me remettre debout. La température s’est bien rafraîchie et je décide de remettre mon manteau. Ici, il n’est pas superflu.

Après avoir rampé, j’ai l’impression de renaître en me remettant sur mes deux jambes. Je scrute la vaste salle mais ma lampe ne me permet pas de distinguer très loin. Sa lumière se dissout dans l’obscurité. Obscurité ? Une lueur rouge orangée, anime discrètement les ténèbres. J’éteins ma lampe. Mes yeux se réhabituent à la noirceur de la grotte. Je peux distinguer cette lumière vivante. La cavité semble gigantesque. Je ne peux en voir la fin. La source lumineuse n’est pas identifiable. Elle créé cependant une véritable vie dans cette ambiance souterraine. Des ombres naissent, bougent puis disparaissent. Les concrétions calcaires prennent l’allure de fantômes dont les projections caressent le sol.

Pendant plusieurs minutes, je contemple cette ambiance particulière. Depuis mon réveil, l’ambiance nocturne me transporte dans un autre univers. Du ciel parsemé d’étoiles scintillantes aux ombres mouvantes de la grotte, de la lune argentée à la lueur orangée, je plonge aisément dans un état contemplatif. La méditation est un état parfaitement en phase avec ce spectacle magique. Je décide de m’asseoir sur le sol. La roche est froide. Elle me donne la sensation d‘être en contact avec Gaïa, la Terre mère. Quelques gouttes d’eau tombent sur le sol. D’autres retrouvent leurs sœurs et forment des flaques et rejoignent un petit ruisseau qui coule lentement. « Plic… plic… » font les gouttelettes en tombant, créant une douce musique qui s’ajoute à l’intemporalité qui règne ici.

Je respire profondément, inspirant l’énergie qui se dégage de cet air froid, légèrement humide. Je sens l’énergie affluer dans mes poumons. A côté de la pierre où je me suis assis, le fluide transparent serpente sur le sol. Mes yeux s’habituant à la très faible lumière, je vois l’eau s’écouler lentement. Je tends mes mains pour en recueillir en leurs creux. Comme le Graal, mes mains prélèvent une petite dose de cet extrait translucide. Porté à mes lèvres, il s’écoule doucement. L’eau est glacée. Elle est minéralisée par son chemin souterrain. Une nouvelle énergie m’envahi.

Je prends le temps de puiser à cette source, véhiculée par l’eau et l’air, activés par la terre elle-même. Je ferme les yeux pour sentir cette vitalité dans chaque partie de mon corps…

Les minutes passent… les heures ? Je n’ai aucun point de repère, pas de montre ou de gadget pour mesurer le temps. Ainsi, il prend toute sa dimension. En perdant l’illusion d’un temps à la segmentation constante, régulière et mécanique, il retrouve sa réalité variable et élastique. Le temps est un potentiel. S’il s’agit de la quatrième dimension de notre univers matériel, il n’a pas les mêmes caractéristiques que les dimensions spatiales. Le temps se contracte. Le temps se dilate. Ce n’est pas uniquement une question psychologique. C’est dans la nature même du temps. Le temps ouvre des possibilités que l’espace matérialise ou ignore. Le temps possède une formidable capacité de créer. La matérialisation immobilise, fait vivre et mourir.

J’ouvre les yeux et me relève pour entreprendre la suite de mon voyage. La lueur rouge orangée n’est pas suffisante pour me permettre de marcher en toute sécurité sur ce sol irrégulier. J’allume donc ma lampe pour me diriger vers la source lumineuse. Inexplicablement, je sais que mon chemin est là-bas.

Je longe un ruisseau au lent écoulement. Il a probablement été plus alimenté auparavant car il se glisse au creux d’un large lit. Cela me permet de marcher sur un sol sec mais lissé par le passage de l’eau. Progressivement, l’intensité de la lumière augmente, rendant inutile l’éclairage artificiel. J’éteins ma lampe. Les ombres mouvantes m’entourent et dansent sur le sol. Le plafond n’est pas visible. La chaleur monte également. J’enlève mon manteau pour continuer à marcher.

A plusieurs reprises, je me suis arrêté pour boire un peu d’eau. Toujours aussi claire et froide, c’est une véritable liqueur, un élixir de vie. L’air devient chaud et étonnement chargé d’humidité. Je progresse ainsi, suivant le cours sinueux de mon compagnon liquide lorsque je découvre un vide. La source de lumière semble être au-delà de cette barrière où la roche disparaît. Je suis encore à quelques centaines de mètres du gouffre dont je me rapproche avec curiosité. Sans accélérer ma marche, je me rapproche pour constater qu’en effet, je suis bien arrivé à une frontière. A plusieurs dizaines de mètres en contrebas, le magma en fusion s’écoule lentement. Le ruisseau que j’ai suivi disparaît dans un nuage de vapeur en rencontrant la matière épaisse et rougeoyante.

C’est donc le magma en fusion qui créé cette lumière rougeoyante. Ce n’est pas étonnant que la chaleur soit presque étouffante ici, soulignée par la vapeur créée par la rencontre des deux éléments. Le magma en fusion s’écoule en longeant le bas de la falaise. Étrangement, le sol redevient ferme et sombre au-delà de cette enceinte de flammes, courbée comme si elle enfermait quelque chose. Je sais que c’est à l’intérieur que je dois me rendre, mais je dois trouver le Passage, véritable gué qui me permettra de poursuivre mon passage. Je sais également que je devrai croiser un gardien pour continuer…

Je m’assieds sur la roche et sors mon carnet de la poche de ma veste. Je l’ouvre pour reprendre le plan que j’avais dessiné sur les premières pages. Sur celui-ci, je retrouve le cercle de feu qui protège le cœur de ce que je dois redécouvrir. Quelques indices me permettent également de me situer, avec notamment le petit cours d’eau qui m’a accompagné depuis ma sortie de l’étroit boyau. C’est par la droite que je dois longer le mur qui plonge dans le ruisseau de feu. Je regarde encore cette étrange scène. La matière en fusion s’écoule avec lenteur. Quelques flammes sortent du magma comme pour me prévenir du danger. A plusieurs endroits, des filets d’eau se projettent dans les flammes, terminant leur voyage en changeant d’état. La vapeur d’eau créé quelques petits nuages qui s’éloignent, créant et alimentant une brume qui m’empêche de voir les reliefs à plusieurs centaines de mètres. Cette brume stagnante fait écho à celle qui m’empêche de retrouver l’intégralité de ma mémoire. La barrière de feu n’a pas une largeur constante. Elle n’est pas inférieure à 3 mètres mais elle est le plus souvent de 5 voire 10 mètres de de large. Comme un ruisseau de flammes, elle se courbe vers un horizon indéterminé.

Je tourne la page de mon carnet. Voici donc la première énigme :
« C'est en associant la géométrie et l'élément que tu commenceras ton voyage. »

La réponse est en face de moi. Je suis donc bien sur la bonne voie. Après avoir consulté mes notes manuscrites, je replace le carnet dans une large poche de ma veste et je reprends mon voyage vers le lieu qui me permettra de franchir cette barrière…


1 Pour celles et ceux qui désireraient s’y rendre aujourd’hui, notez que cette grotte est privée. Demandez l’autorisation au propriétaire, dans le village de Monségur.