Khetemet
Épilogue

Khetemet II
Introduction
Chapitre 1
Énigme 1
Chapitre 2
Énigme 2
Chapitre 3
Énigme 3
Chapitre 4
Énigme 4
Énigme 5
Énigme 6
Énigme 7
Énigme 8
Énigme 9
Énigme 10
Énigme 11
Énigme 12
Énigme 13

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Éditeur : Histophile

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Khetemet II : chapitre 3

 

Je laisse la rivière de feu derrière moi et je pénètre dans la pénombre. La noirceur se densifie, m’obligeant à utiliser ma lampe de poche. Le fin faisceau lumineux balaye les alentours, dévoilant un paysage de pierre, travaillé par l’eau pendant des siècles ou des millénaires. Les roches sont arrondies, usées par le passage de l’eau. Çà et là, des concrétions calcaires s’élancent dans une verticalité démesurée. Je me sais encore sous terre, mais malgré l’éclairage de ma lampe, je n’arrive pas à distinguer la partie supérieure de la cavité. Le faisceau lumineux se perd avant d’atteindre un quelconque plafond.

Plusieurs cours d’eau se rejoignent. Au contraire de la première partie de mon exploration, ceux-ci s’éloignent de la ligne de feu, désormais loin dans mon dos. Les ruisseaux grandissent en fusionnant, pour devenir une petite rivière qui s’écoule lentement, révélant un sens à la pente discrète. La pierre s’est progressivement couverte d’une végétation surprenante. D’une mousse dense et humide, celle-ci se compose maintenant d’une forme de fougères dont la hauteur augmente au fur et à mesure de ma progression. D’une couverture clairsemée du sol, les branches atteignent mes genoux, ralentissant mon rythme. Suivant la petite rivière, j’entends également les clapotis de l’eau de plus en plus fort, accompagnant l’augmentation du courant. A quelques mètres, j’aperçois un énorme tronc d’arbre mort. Il ne reste plus que deux mètres de la base d’un arbre dont le tronc au niveau du sol dépassait aisément un mètre de diamètre. Témoin d’une époque révolue, sa présence en ces lieux mystérieux me laisse dans le doute quant à l’endroit où je me trouve. Une nuit permanente ne devrait pas permettre une telle végétation et encore moins un arbre. Et pourtant… c’est bien ce que j’ai sous les yeux. Le sol est couvert d’un apparent mélange de terre et de sable, cachant la roche qui sert de lit à la rivière. Je fais le tour du tronc d’arbre et je découvre une corde qui en fait le tour. Instinctivement, j’ai un mouvement de recul en prenant conscience que je ne suis peut-être pas seul. La corde est tendue et conduit à la rivière. Cachée pas les fougères envahissantes, une barque était ainsi amarrée, prête à service de véhicule flottant. Faite de bois brut et assemblé sans aucune fixation apparente, elle ne contient qu’une rame, également en bois. Taillée dans la masse, celle-ci pèse plusieurs kilos !

Guidé par mon intuition, je monte dans la barque. Un détail attire mon attention : une sorte de canard décore l’avant, comme une proue. Taillé dans le bois, l’animal mesure une quinzaine de centimètres. C’est autour de cette décoration singulière qu’est nouée la corde. Mon épée me sert à couper le lien. Je mesure une fois de plus le tranchant de sa partie brisée. Sans aucun effort, la corde se coupe et libère mon embarcation. Sur les bords de la rivière, le courant est très faible et donne même presque l’impression d’être en sens inverse. La barque recule de quelques décimètres, puis s’engage dans le courant. La rame me donne l’impression de maîtriser les mouvements, mais je ne fais en réalité que suivre les mouvements de l’eau.

D’une forme relativement droite, la rivière devient progressivement sinueuse. Les méandres du cours d’eau imposent des mouvements saccadés à ma petite embarcation. Celle-ci semble cependant parfaitement adaptée à cette alternance de courbures. J’ai laissé ma lampe allumée. Des ombres mouvantes animent le paysage. Sont-elles seulement le fruit de mes mouvements sur la végétation devenue plus dense ? J’ai cependant l’impression que des ombres me surveillent. Ce sont des formes humanoïdes aux contours flous. En y prêtant plus attention, je constate qu’il ne s’agit pas d’ombres mais de formes très faiblement lumineuses, rougeoyantes. La vitesse de ma barque ne me permet pas de déterminer avec précision ce dont il s’agit. Mais j’ai une certitude : ce sont les gardiens des lieux. Je n’ai rien à craindre tant que je suis le chemin aqueux. Ils veillent et me surveillent, mais ne feront rien si je ne pénètre pas dans leur territoire qui borde le cours d’eau.

La rivière s’élargit encore et redevient plus calme, plus droite. Les quelques mètres qui séparaient les berges sont désormais plus proches d’une vingtaine de mètres. Soudain, le ciel apparaît au-dessus de moi, avec ses étoiles scintillantes et la lune qui se rapproche de l’horizon. Me voici sorti de cette caverne mystérieuse. J’éteins ma lampe de poche, devenue inutile. Je constate que la rivière alimente un immense lac encaissé entre les montagnes. L’ouverture de la cavité souterraine est gigantesque, comme une immense bouche qui menacerait d’engloutir tout prétendant à en faire l’exploration. Me retournant, je constate qu’une deuxième ouverture s’ouvre dans la montagne qui fait face à la première. Un faible courant me conduit vers cette cavité, légèrement plus étroite.

Alors que ma barque traverse l’eau calme, je découvre qu’il y a en fait quatre lacs qui se succèdent et communiquent. Celui sur lequel je me trouve est relié à trois autres, de dimension plus modeste. La deuxième ouverture est en fait située au-dessus du niveau de l’eau. Quelques coups de rame me permettent de m’orienter doucement vers la berge, à quelques mètres de l’ouverture dans la roche. Je sais que je suis déjà venu ici. Je n’hésite pas dans la direction prendre mais je n’ai pas encore recouvré la mémoire, du moins pas entièrement. Par contre, je me souviens de cette époque particulière à laquelle j’ai vécu. Pleine de bouleversements et de remises en cause. Le système étant à bout de souffle, les grandes certitudes s’étaient effondrées avec. C’est la raison pour laquelle la pollution lumineuse manquait à mon réveil. En fait, le réseau électrique était tout bonnement tombé en panne généralisée, paralysant l’industrie comme les familles. Rendues fragiles par une dépendance énergétique sous-estimée, les sociétés modernes n’avaient pas imaginé une transition aussi dramatique. S’agissait-il d’une transformation nécessaire ou d’un cataclysme ? J’avais quitté le quotidien de la société peu après le début des émeutes, persuadé que les solutions se trouvaient ailleurs. Je me rappelle de mon premier voyage ici même, sur ce chemin liquide, avec la même barque. En revanche, je me demande comment elle a pu retourner à sa place d’origine, attachée au tronc d’arbre coupé. Petit à petit, mes trous de mémoire se comblent, laissant toutefois encore de grandes incertitudes quant à ma véritable mission.

Arrivé sur le sable, je sors de la barque en prenant soin de la sortir de l’eau pour l’empêcher de repartir. J’ignore si elle me sera encore utile ou non. Le ciel est clair. Aucun nuage ne vient troubler l’air cristallin. La lune se rapproche de l’horizon, allongeant les ombres des arbres et surtout des montagnes qui dominent les quatre étendues d’eau. C’est ici que s’achève la troisième étape de mon périple qui me semble encore au stade de l’introduction. Je sors le carnet de la poche de ma veste, relis les deux premières notes, puis prends connaissance de la troisième énigme :

« Du premier chemin, retiens l’élément. »

Evidente, la réponse me vient rapidement à l’esprit. Je replace le carnet dans la poche de ma veste et j’entreprends de gravir les quelques dizaines de mètres qui me séparent de l’entrée de cette nouvelle grotte…

(Photographie de Philippe Contal, Voyage immobile : paysage des Pyrénées et ciel étoilé depuis le château de Montségur, Ariège, France, juillet 2013)