Khetemet
Épilogue

Khetemet II
Introduction
Chapitre 1
Énigme 1
Chapitre 2
Énigme 2
Chapitre 3
Énigme 3
Chapitre 4
Énigme 4
Énigme 5
Énigme 6
Énigme 7
Énigme 8
Énigme 9
Énigme 10
Énigme 11
Énigme 12
Énigme 13

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Éditeur : Histophile

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Khetemet II : chapitre 4

 

Entrer dans cette nouvelle grotte me procure des frissons. Une appréhension indéfinissable s’empare de moi alors que je pénètre dans ce boyau souterrain. La lumière extérieure disparait dès mes premiers pas sous terre, comme si elle était absorbée, annihilée. Ma lampe de poche allumée ne dissipe l’ombre que sur une faible et proche surface. La noirceur la rend presque inutile. Je marche encore quelques mètres puis, sans réfléchir, j’éteints ma source de lumière. Respirant profondément mais lentement, je sens l’humidité que préserve la mousse qui tapisse les murs. Me retournant, je vois encore l’ouverture vers l’extérieur. L’eau du lac d’où je viens scintille sous la lumière blanchâtre de la lune. Je me retourne à nouveau pour faire un premier pas dans la pénombre. Mes yeux s’habituent à la nuit mais je ne distingue rien d’autre que de vagues mouvements d’ombres sur les murs. La vie semble suspendue. Le sol est relativement plat mais également humide. Je fais un deuxième pas en avant, sentant le sol glissant. Au troisième pas, je sens des picotements sur toute la surface de mon corps, comme si je pénétrais dans un champ électrique. Aucun bruit ne vient perturber cet instant singulier. En tendant mon bras en avant, je sens comme une barrière que je peux traverser sans difficulté, mais qui créé une sensation bizarre, dressant mes poils au fur et à mesure que je bouge mon bras. Je termine ce troisième pas… pour me retrouver brutalement sous une lumière vive, le sol se dérobant sous mes pieds !

Quelques années de pratique de judo me permettent de tomber en m’enroulant sur moi-même, sans heurt. Je n’aurai rien retenu de cet art martial, sauf bien tomber. Dans le cas présent, c’est plutôt utile. Je me relève doucement pour prendre conscience que je me trouve désormais dans une forêt, avec une lumière matinale diffuse par la présence d’un épais brouillard. L’humidité et la mousse sont les seules sensations qui relient l’endroit où je suis maintenant du tunnel par lequel je suis passé. J’ai beau tourner sur moi, je ne vois rien qui pourrait me permettre de revenir en arrière. Sur ce point, je n’ai pas peur, m’étant lancé dans cette aventure en faisant confiance à mon intuition ainsi qu’à mes notes. A ce propos… je vérifie la présence de mon carnet. Il est bien dans ma poche mais ce n’est pas encore le moment de lui demander conseil.

J’ai atterri sur un sol recouvert d’herbe et de feuilles automnales tombées des arbres qui dominent un chemin en apparence peu fréquenté. Le brouillard ne me permet pas de voir plus loin que quelques dizaines de mètres, d’un côté comme de l’autre. Suivant encore mon instinct, j’entreprends de suivre le chemin dans le sens où je suis arrivé. Je marche pendant plusieurs centaines de mètres sans voir de changement dans la forêt qui m’environne. Les arbres se succèdent aux arbres. L’herbe et les feuilles tapissent le chemin. Soudain, au détour d’un lacet, un détail attire mon attention. A quelques mètres du chemin, une pierre sombre, couverte de mousse, se dresse au milieu des hautes herbes. Me rapprochant, je prends conscience qu’il s’agit d’une sculpture, une statue représentant un bélier à tête humaine. Plus surprenant, celui-ci porte une barbe postiche, dans le pur style de l’Egypte Antique, ainsi qu’un disque solaire entre ses cornes. Incongrue, la queue de cet étrange animal est fourchue. Cette pierre laissée à l’abandon semble pourtant veiller à ce qui se passe au cœur de la forêt. Bien que sa présence en ces lieux me semble surprenante, il me vient à l’esprit que c’est plutôt ma présence ici qui est étrange…


(Photographie de Philippe Contal, Voyage immobile : Forêt d'Orient, Aube, France, octobre 2006)


Je m’agenouille devant la statue pour mieux en scruter les détails. La pierre a été sculptée il y a bien longtemps. De nombreux détails ont été rongés par le temps et les intempéries. La barbe postiche elle-même a été amputée de son extrémité. L’image qui me vient à l’esprit est celle du Baphomet, tant reproché aux templiers. Et pourtant, cet étrange animal ne ressemble pas aux illustrations que j’ai pu découvrir dans les anciens livres. Celles-ci ont cependant pu être déformées par diverses interprétations, comme la copie d’une copie qui perd son sens d’origine. Cela me fait penser à cette curiosité de la civilisation humaine, dont les interprétations des symboles sont parfois très différents d’une culture à l’autre et ont beaucoup évolué avec le temps. Ce qui me surprendra toujours, c’est la certitude avec laquelle bon nombre d’entre nous sommes capables de considérer nos interprétations comme des connaissances universelles et indiscutables.

Je reprends la direction du chemin pour continuer mon aventure forestière. Je marche certainement depuis plusieurs heures lorsque je vois la forêt devenir progressivement moins épaisse. Repensant à ma singulière rencontre, je vois que le chemin change également. Sa couverture marron et verte disparait, laissant le sol nu. Pierre et terre constituent la nouvelle surface du chemin qui continue, bordé d’arbres dont la densité plus faible s’accompagne d’une augmentation du diamètre des troncs.

Au loin dans mon dos, j’entends soudain les bruits caractéristiques de chevaux au galop. Instinctivement, je m’éloigne de quelques mètres du chemin pour me cacher dans un des nombreux creux dans le sol, soulignant la régularité de la voie de circulation. Les chevaux se rapprochent sans que je puisse encore les distinguer. Comme dans une scène de théâtre, le brouillard fait apparaître progressivement trois silhouettes. Trois cavaliers se suivent. Après la statue, rien ne pourrait me surprendre. Et pourtant… voir trois chevaliers en tenue de combat, galopant dans un sous-bois me laisse sans voix. Je n’ai de toute manière pas l’intention d’intercepter leur course folle. Les trois chevaliers portent l’équipement lourd des champs de bataille. Gambison, cotte de mailles, tabard et cape blanche constituent leurs principaux habits. La présence d’épées sur leur côté gauche n’échappe pas non plus à mon regard, pas plus que la présence d’une croix pattée rouge sur leur poitrine. Le premier cavalier porte également le baussant, l’étendard noir et blanc des Chevaliers du Temple. Plus aucun doute n’est permis quant à leur appartenance à cet ordre militaire et religieux du Moyen-Âge. A moins de me trouver sur une mise en scène destinée à la réalisation d‘un film, me voici transporté à une autre époque. Passant à quelques mètres seulement de moi, je mémorise de nombreux détails de leur équipement mais un d’entre eux vient attiser ma curiosité : le fourreau d’un des chevaliers est vide. Avec un petit sourire, je place ma main sur l’épée brisée qui tient à ma ceinture. Est-ce le propriétaire de cette arme qui s’éloigne avec ses deux compagnons, comme si une mission urgente leur était imposée par l’Être Divin lui-même ?

Même au Moyen-Âge, il est rare que des chevaliers chevauchent seuls avec leur équipement de combat. Porter le baussant n’est pas non plus un acte banal. C’est une lourde responsabilité de le tenir haut et droit sur le champ de bataille. Mais ici, ce n’est pourtant pas le cas. Alors ? Je ne sais pas quoi conclure de cette étrange rencontre. Le bruit des chevaux a complètement disparu quand je reprends la direction du chemin de terre. Je m’arrête encore un instant, écoutant le moindre bruissement du vent dans les arbres. Le soleil dissipe peu à peu la brume matinale. Seul le chant des oiseaux vient troubler la quiétude du sous-bois. Battant rapidement des ailes, un moineau s’échappe de l’attraction terrestre pour s’élever dans les airs, rapidement rejoint par ses congénères.

Le chemin présente un nouveau lacet sous les arbres qui penchent, formant une sorte de tunnel végétal. Nulle statue ne vient orner ce détour, mais un lièvre saute soudain entre les herbes, me jetant un regard perçant. Ce n’est pas la peur qui se manifeste dans ses yeux, mais une sorte de sourire, comme s’il savait que je devais passer ici. Est-il rassuré de me voir ou est-ce seulement mon interprétation qui me joue des tours ? Le bosquet d’où est sorti l’animal cache une pierre à la forme singulière, comme la lame d’un couteau. Voulant en savoir plus, je m’en approche pour caresser doucement la forme longue et effilée. Elle semble affûtée au point de pouvoir couper quiconque voudrait la déplacer. Je préfère la laisser en l’état et je retourne sur le chemin pour poursuivre ma quête.

Le chemin prend progressivement une pente descendante, sinueuse, comme si je devais m’enfoncer dans les méandres végétaux pour découvrir quelque chose de mystérieux. Bien que le soleil ait dissipé une grande partie du brouillard, il est désormais filtré par les branchages des arbres, véritable couverture qui cache la quasi-totalité du ciel. Je me retourne. Je décide néanmoins de continuer à suivre le chemin. Sur ma gauche, apparaît un marais aux eaux croupissantes. Aucun mouvement ne vient altérer la surface sombre de l’eau, ponctuée de nénuphars aux larges feuilles. Un long serpent se glisse doucement sur le bord du marais, soulignant de ses formes sinueuses la frontière entre la terre et l’eau.

Continuant sur le chemin de terre, je pénètre dans le tunnel végétal. Après plusieurs centaines de mètres, je vois à nouveau le soleil pointer dans le ciel devenu bleu, comme nettoyé de tout nuage. A la lisière de la forêt, je découvre une plaine verdoyante. Au loin, un hameau laisse s’échapper plusieurs minces filets de fumée. Aucune route ne donne accès à cette concentration de quelques fermes aux murs de pierre apparente. Ce n’est pas un décors de cinéma. Je suis bien dans un espace-temps différent de celui par lequel j’ai commencé mon périple. Plusieurs chevaux sont parqués à côté de la principale bâtisse. Les montures des trois chevaliers sont attachées. Elles ont été déchargées des paquetages qu’elles portaient jusqu’alors. Ceux-ci se trouvent à leurs côtés. Les trois chevaliers ressortent de la maison, accompagnés de trois autres personnes, de plus modeste condition. Ces derniers préparent trois autres chevaux. En quelques minutes, comme les assistants d’une course automobile, les palefreniers rendent aux chevaliers un équipement pour poursuivre leur course. Caché dans les buissons à quelques dizaines de mètres, je vois la scène sans pouvoir entendre les conversations. Quelques mots me parviennent, mais je n’en comprends pas le sens. Chevauchant à nouveau, les trois personnages en tenue de combat reprennent leur chemin. Tout s’est déroulé en quelques minutes, comme si le temps était compté. Le baussant toujours brandi par le premier cavalier, flottant au vent, le trio s’éloigne à nouveau sur le chemin, de l’autre côté des habitations et écuries.

Mon habillement n’est guère approprié au regard de ma situation actuelle. Aussi, je préfère limiter les contacts avec des personnes. Je décide cependant de trouver discrètement un peu de nourriture pour répondre à mon besoin naturel. Ce relais est surtout une exploitation agricole. Une quinzaine de personnes semblent y demeurer, s’occupant des chevaux, des plantations et des animaux. Si je veux préserver ma discrétion, je dois attendre la tombée de la nuit pour opérer à mon ravitaillement. Je choisis donc cette solution en retournant dans la forêt, à seulement quelques mètres de la lisière. De nombreux indices ont parsemé mon exploration depuis que j’ai quitté le lac pyrénéen. Tout cela semble pourtant incohérent, surtout cette statue, dont le style ne laisse aucune place au doute quant à ses origines égyptiennes. Mon saut spatiotemporel serait presque un détail si les pièces du puzzle se complétaient avec harmonie, ce qui n’est pas le cas.

Remémorant les dernières heures, je sors mon carnet de ma poche pour relire les précédentes énigmes… et pour prendre connaissance de la quatrième. Il me semble que le moment est venu de la lire et de la résoudre :

« Ombre et lumière t’ont conduit sur le chemin des chevaliers qui l’arborent fièrement.
C’est dans la langue impériale que tu devras répondre. »


Je relis plusieurs fois ces deux phrases qui me laissent une curieuse sensation…